Trêve de Nétanyahou | Le Devoir

Huit partis hétéroclites, rassemblés autour du seul objectif de pousser vers la sortie l’increvable premier ministre Benjamin Nétanyahou, se sont donc entendus à la onzième heure, mercredi soir, pour former un gouvernement d’union nationale. Épisode à caractère forcément sismique pour les Israéliens — et pour la région et pour le monde — puisque le roué « Bibi » perd enfin sa place après avoir réussi pendant 12 ans à la conserver malgré l’extrême morcellement de la scène politique nationale.

Tout n’est pas joué : reste au Parlement à approuver par vote de confiance d’ici la semaine prochaine la formation du gouvernement de coalition. Nétanyahou ne va pas ménager ses efforts auprès des plus dogmatiques au sein de la droite pour miner l’accord de coalition et faire en sorte qu’il n’arrive pas à obtenir les 61 votes requis à la Knesset. Il y va de sa survie politique à court terme. Il y va aussi, l’homme étant jugé pour corruption dans trois affaires, de ses manœuvres pour se protéger des tribunaux.

Qu’ensuite la fragile coalition survive au vote parlementaire, et on se demandera combien de temps ce montage de partis parviendra à gouverner avant que les Israéliens, qui sont allés aux urnes quatre fois depuis 2019, n’y soient rappelés.

Il ne faut pas trop personnaliser les événements. En démagogue bon teint, Nétanyahou s’est ridiculisé en mettant en garde les Israéliens contre l’avènement d’un « dangereux gouvernement de gauche » et contre « un danger pour la sécurité d’Israël ». Lui écarté, c’est pourtant un ancien allié issu d’une droite encore plus féroce, Naftali Bennett — ultranationaliste proche des colons, ouvertement opposé à la création d’un État palestinien —, qui deviendra premier ministre pour deux ans en vertu de l’accord de rotation conclu avec cet habile stratège qu’est le centriste Yaïr Lapid. L’héritage de Bibi — le vote juif de plus en plus marqué à droite, la légitimation politique de l’extrême droite et l’effacement de la solution à deux États — n’est pas menacé.

Reconfiguration de l’espace politique il y a, mais pour l’heure peu porteuse d’évolution. Entendu que c’est tout un tour de force que Yaïr Lapid, qui deviendra à son tour premier ministre dans deux ans si le gouvernement tient jusque-là, a réussi en concoctant cette coalition sans le Likoud de Nétanyahou, toujours et de loin premier parti politique du pays. Une alliance formée in extremis qui va de la droite la plus dure au très à gauche Meretz, en passant par le centre et par la participation d’un parti israélo-arabe, le Raam de l’islamiste Mansour Abbas. Le Meretz entre au cabinet pour la première fois en 20 ans. Avec le Raam, c’est la première fois de toute l’histoire d’Israël qu’un parti arabe met les pieds au gouvernement. Certains pensent ou osent espérer que cette diversité des tendances aura un effet modérateur sur M. Bennett, un homme qui a pourtant déjà déclaré : « J’ai tué beaucoup d’Arabes, je n’ai aucun problème avec ça. »

La formation de cette coalition témoigne avant tout du largage pur et simple de Nétanyahou par des petits partis de droite normalement alliés au Likoud, et non pas, du moins dans l’immédiat, d’un hypothétique changement de paradigme. Emmenés par un Naftali Bennett qui a tout à coup décidé de céder aux sirènes de la fonction de premier ministre, ils prennent le risque de voler de leurs propres ailes.

 

Les Palestiniens des territoires occupés ne le savent que trop bien. De plus grande portée pour eux est le large mouvement de solidarité collective, encore bien vivant, qui s’est manifesté dans la société palestinienne — à Jérusalem, en Cisjordanie et parmi les villes israélo-palestiniennes dites « mixtes ».

Nétanyahou a voulu croire que le conflit avec le Hamas et les raids sur Gaza lui rendraient la vie plus facile politiquement. Pas du tout, au final. Ce qu’il n’avait pas non plus prévu, c’est que les Palestiniens — ou, plus précisément, la jeunesse palestinienne — en sortiraient ressoudés comme ils ne l’ont pas été depuis longtemps. Ressoudés contre le déni d’identité nationale que leur fait subir Israël. Mais mobilisés aussi contre les leaders de la vieille garde palestinienne dont ils constatent l’échec social et politique. Un bouillonnement populaire qui n’est pas, du reste, sans connexion avec le mouvement Black Lives Matter et qui résonne amplement, par réseaux sociaux interposés, dans les rues du monde arabe sous dictatures. C’est bien un tremblement de terre qui secoue Israël avec la formation d’un gouvernement sans Benjamin Nétanyahou. Celui que vit la rue palestinienne est d’une autre nature.

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