Se recentrer sur la mission fondamentale

Je suis professeur de philosophie au niveau collégial. L’année scolaire qui tire à sa fin a été particulièrement déstabilisante, tant pour les élèves que pour le personnel enseignant. Comme mes collègues, j’espère pouvoir souffler un peu durant mes vacances. Paradoxalement, j’aimerais aussi dès maintenant pouvoir me transporter à la mi-août, tant je trépigne d’impatience à l’idée d’une vraie rentrée, une rentrée où profs et élèves pourront enfin se retrouver en personne, plutôt que par l’entremise de moyens technologiques.

Depuis le printemps 2020, mon rôle d’enseignant m’a malheureusement obligé à passer beaucoup trop de temps devant l’écran. J’ai fait de mon mieux pour rendre mon télé-enseignement le plus stimulant possible, sans sacrifier la rigueur ni le sérieux de la matière que j’enseigne. En toute humilité, je pense y être arrivé, du moins auprès d’une partie des élèves.

Les pédagocrates

Ça ne change cependant rien au fait que le télé-enseignement n’est pas et ne sera jamais ma tasse de thé. J’accueille donc avec un enthousiasme débordant la perspective d’un véritable retour en classe, en supposant qu’au moins 75 % de la population collégiale sera vaccinée d’ici la rentrée, comme l’a exigé il y a quelques jours la ministre McCann.

Je ne crois évidemment pas être le seul à ressentir cet enthousiasme et cette impatience. J’ai ainsi beaucoup de difficulté à comprendre ceux et celles qui voudraient que certaines mesures exceptionnelles deviennent en quelque sorte la nouvelle norme. Je suis profondément exaspéré lorsque j’entends, dans la bouche de certains pédagocrates, des expressions comme « la transition vers la distance » ou des déclarations comme celle de la rectrice de l’Université Laval qui affirmait en février que « l’enseignement hybride [était] là pour rester ».

J’ai toujours valorisé la spontanéité des échanges en classe, qui permettent d’équilibrer et de dynamiser le cours de type magistral, que je privilégie par ailleurs. Or, de tels échanges sont devenus difficiles, voire non naturels, dans la formule du télé-enseignement. Il faut le dire : cette année, la spontanéité n’était généralement pas au rendez-vous. Il m’a fallu faire des pieds et des mains pour empêcher l’apathie ambiante de gagner du terrain. Il ne s’agit pas ici de reprocher quoi que ce soit à mes élèves ; l’apathie et la passivité contre lesquelles j’ai dû me battre me semblent circonstancielles et liées davantage au mode d’apprentissage qu’à la personnalité réelle de mes élèves.

Je ne suis ni technophobe ni allergique aux outils informatiques, bien au contraire. Je conçois aisément que ceux-ci peuvent faciliter certaines tâches connexes que professeurs et élèves doivent accomplir. Mais de grâce, gardons ces outils hors de la classe, autant que possible. Lorsqu’il est question de lire, privilégions les ressources analogiques plutôt que numériques, qui ont depuis longtemps fait leurs preuves, notamment sur le plan de rétention mnémonique. Lorsqu’il est question d’apprendre et d’enseigner, privilégions les méthodes classiques et humanistes, celles qui impliquent, entre autres choses, des contacts et des échanges réels.

On dit souvent que les jeunes sont des natifs numériques. Pourtant, plusieurs d’entre eux (que l’on n’a jamais adéquatement sensibilisés aux enjeux de la responsabilité et de la citoyenneté numériques) semblent aujourd’hui plongés dans un état de surdose technologique, avec tous les risques que cela implique sur le plan de la santé mentale.

Des obstacles importants

Déjà bien avant la pandémie, les gadgets technologiques étaient omniprésents dans nos vies. Leurs avantages sont indéniables, mais leurs inconvénients sont également nombreux : problèmes d’attention ; difficultés de concentration ; appauvrissement du langage ; désinformation et propagation de fausses nouvelles sur Internet ; polarisation des débats sur les médias sociaux ; etc. Or, de mon point de vue d’enseignant, ces fléaux pourraient rapidement devenir parmi les obstacles les plus importants auxquels seront confrontés nos élèves. Ceci est particulièrement vrai en ce qui concerne l’enseignement de la philosophie, discipline qui s’appuie, entre autres choses, sur la profondeur et l’autonomie de la pensée, l’esprit critique, la rationalité, la cohérence logique, la nuance et le dialogue mesuré.

Au sortir de la pandémie, la société en général, et le monde de l’éducation en particulier, aura tout intérêt à se recentrer sur sa mission fondamentale, et à ne pas se laisser distraire par les nombreux raccourcis technologiques qui nous sont proposés de part et d’autre.

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