Retrouver l’odeur des autres | Le Devoir

Arrivera bientôt le moment où l’accolade tant attendue avec votre mère ou votre meilleur ami sera à nouveau possible. Ce geste auparavant banal est devenu hasardeux durant la pandémie. L’étreinte suppose le rapprochement des corps, la chaleur, le toucher, et un sens qui passe plus souvent inaperçu, l’odorat.

Un certain nombre des personnes infectées par le virus de la COVID-19 ont perdu en tout ou en partie cette fonction. Il n’y a pas qu’eux qui aient été affectés : la pandémie nous a coupé des odeurs, tant à cause du masque ou de la distanciation sociale que des lieux publics fermés.

« Je sais qu’il peut sembler bizarre de le dire, mais on aime sentir les autres », avance Afif Aqrabawi, neuroscientifique de l’Institut de technologie du Massachusetts (MIT). Depuis le début des mesures sanitaires de la pandémie, il remarque une forme « d’engourdissement », alors que le nez reste l’organe privilégié pour éveiller des émotions.

En effet, le système olfactif est intimement — anatomiquement — lié au siège des émotions et de la mémoire sous notre crâne. « Il y a en quelque sorte deux grandes catégories dans le cerveau, du point de vue de l’évolution. Le “vieux” cerveau, souvent baptisé reptilien, et le “nouveau cerveau”, où se trouvent des facultés comme le langage ou les mathématiques. Notre seul système sensoriel qui soit lié au vieux cerveau est le système olfactif », explique le chercheur.

La partie du cerveau qui « reçoit les informations » pour déchiffrer les odeurs est physiquement tout près de celle qui enregistre la peur et le plaisir par exemple. Cette section de notre masse cérébrale est aussi à côté de l’hippocampe, une structure engagée dans l’organisation de la mémoire. « À cause de ces connexions intimes, on peut utiliser l’odorat pour provoquer une réponse émotive plus puissante », résume M. Aqrabawi.

L’odeur est une clé, et la mémoire, une serrure : « Il y a près d’un an qu’on n’a pas pu ouvrir cette porte grâce à la clé de l’odeur. Et ces odeurs qui évoquent des souvenirs influent directement sur notre façon de voir le monde. »

Les effluves autour de nous auraient même le pouvoir de renforcer le sentiment d’être épanoui et comblé par notre vie, dit-il, puisqu’ils participent à solidifier nos liens interpersonnels. C’est dans le système olfactif que l’on trouve la plus grande densité de récepteurs d’ocytocine, une hormone jouant un rôle important dans l’attachement. Même à notre insu, nous sommes guidés par ce sens : « Le fait de sentir d’autres personnes donne un regain à la réponse hormonale et augmente le niveau d’ocytocine. » Ce lien a été longuement étudié dans la relation entre une mère et son nouveau-né, mais l’humain réagit même à des fragrances corporelles plus distantes, souligne cet expert.

L’odeur de quelqu’un d’autre pourrait cependant être devenue un « marqueur de danger » estime quant à lui Johannes Frasnelli, professeur d’anatomie à l’Université du Québec à Trois-Rivières. « Depuis plus d’un an, si je sens quelqu’un, c’est clair que je suis trop proche. Ou sinon je mets un masque, et je sens l’odeur de ce masque », décrit ce spécialiste.

Il abonde dans le sens de son collègue du MIT : l’odorat peut jouer dans notre santé mentale. Les émanations volatiles de nos proches procurent un sentiment de sécurité, « le sentiment d’être chez soi », explique M. Frasnelli, voire agissent comme un aimant entre des amoureux.

C’est cependant l’un des sens les plus inconscients, note-t-il, un monde sans mots spécifiques, ni référents communs. « On ne connaît d’ailleurs pas notre propre odeur, alors que l’on sait très bien de quoi notre visage a l’air. »

Perception rehaussée

« On a surveillé toute perte durant la pandémie, comme un symptôme du virus, et il y aura donc peut-être plus d’attention portée à l’odorat. C’est une grande expérience d’observation », estime-t-il.

L’on s’habitue aussi très vite aux arômes et, pour réactiver la perception, il faut un changement important de leur concentration dans l’air. Les odeurs « imprévues » sont les plus fortement perçues, ou celles que l’on renifle à dessein pour faire entrer plus d’air par les narines. « Je ne sentirai plus un oignon si je suis dans la même salle pendant une heure. Ou ce que sent mon lit à mon réveil », dit-il.

Avec le déconfinement augmente donc la possibilité de se faire « surprendre » par des parfums communs du monde d’avant la COVID-19 et dont on s’est coupés depuis 14 mois : ceux de l’épicerie, du salon de coiffure, des restaurants ou même des bars.

On a surveillé toute perte durant la pandémie, comme un symptôme du virus, et il y aura donc peut-être plus d’attention portée à l’odorat

 

Surpris serons-nous peut-être aussi par d’autres odeurs, celles-là plus désagréables. Lors de la première vague de COVID-19 au printemps 2020, les ventes de déodorants et de gommes à mâcher ont connu des baisses notables.

Le retour à la normale signifie renouer avec la sueur du bureau d’à côté ou, pire, les gaz intestinaux et la mauvaise haleine. Ou encore : les salles de réunion remplies de gens stressés, les vestiaires qui empestent les chaussettes sales, le micro-ondes à souffle de poisson.

L’odeur, après tout, est un « tabou absolu », conclut M. Frasnelli : « Si j’ai un collègue qui, après sa pause repas a du persil entre les dents, je vais lui dire. Mais si je trouve qu’il ne sent pas bon, je ne serai pas capable de lui dire. C’est tellement intime, tellement personnel. »

Source link

Be the first to comment on "Retrouver l’odeur des autres | Le Devoir"

Leave a Reply