«Renouer avec la terre et tout ce qui nous unit»: l’histoire accablante des pensionnats autochtones canadiens

En 1966, le jeune Anichinabé Chanie Wenjack, 12 ans, s’est enfui à pied du pensionnat Cecilia Jeffrey, en Ontario, pour retrouver sa communauté autochtone. Ce qu’il ne savait pas, c’est qu’il était à 600 kilomètres de chez lui. Il est mort au bout de 19 kilomètres, affamé et gelé.

Le nom de Chanie Wenjack, cité dans le dernier essai de Tanya Talaga, Renouer avec la terre et tout ce qui nous unit, est connu. C’est sa mort qui a donné lieu à la première enquête sur le traitement réservé aux enfants dans les pensionnats autochtones. Son nom a aussi inspiré diverses chansons, dont la dernière est probablement Secret Path, du groupe canadien Tragically Hip, qui a également produit une installation immersive sur le sujet.

Mais tous les enfants perdus des pensionnats autochtones canadiens n’ont pas eu cette reconnaissance. On le voit au moment où 215 cadavres, dont on ne connaît ni le nom ni la cause de la mort, sont exhumés autour d’un ancien pensionnat autochtone à Kamloops.

L’essai de Tanya Talaga est en fait la somme des textes des conférences Massey que la journaliste ojibwée a notamment diffusées à la radio de CBC. Elle y aborde les décès et les mauvais traitements dans les pensionnats autochtones canadiens, mais aussi dans les hôpitaux autochtones canadiens, ainsi que les vagues de suicides qui frappent aveuglément, encore aujourd’hui, dans les communautés autochtones, notamment chez les jeunes.

Tanya Talaga a écrit précédemment un livre, Seven Feathers Fallen, sur la mort de sept étudiants autochtones qui fréquentaient l’école secondaire de Thunder Bay, entre 2000 et 2017. Comme Chanie Wenjack, ils étaient scolarisés à 600 ou 700 kilomètres de leur communauté et de leur famille. Cinq d’entre eux se sont noyés dans la rivière, deux autres sont morts dans le foyer qui les accueillait. Les circonstances de leur décès demeurent obscures.

Le décompte des morts d’enfants dans les pensionnats autochtones prend souvent l’allure de chiffres accablants et froids, sans noms àmettre sur les corps des disparus. C’est le surintendant canadien Duncan Campbell Scott qui a créé ce système en 1920, en inscrivant dans la Loi sur les Indiens « l’obligation de fréquenter le pensionnat pour tous les enfants autochtones de sept à quinze ans ». Résultat : on a envoyé 150 000 enfants des Premières Nations, inuits et métis dans les pensionnats. Et « les chercheurs estiment que 6000 jeunes Autochtones y sont morts de négligence, de maltraitance, de violence ou de faim, tout cela sous prétexte de les instruire », écrit Tanya Talaga.

Des faits sus depuis le début

Déjà, rapporte-t-elle, en 1907, le médecin hygiéniste en chef du Canada, le Dr Peter Bryce, après avoir visité 35 pensionnats, « constate qu’ils sont surpeuplés, insalubres et mal ventilés ». Dans un Rapport sur les écoles indiennes du Manitoba et des Territoires du Nord-Ouest, il écrit : « Sur un total de 1537 élèves pour lesquels nous disposons de dossiers, près de 25 % sont morts. Dans une école, et les chiffres s’y avèrent rigoureusement exacts, 69 % des élèves sont morts. Dans tous les cas, la tuberculose est presque invariablement la cause de ces décès. »

Duncan Campbell Scott lui-même, poursuit Tanya Talaga, « confirme qu’il connaissait le taux de mortalité ahurissant des enfants ». Il écrit au Dr Bryce : « C’est un fait que la promiscuité dans les écoles résidentielles fait perdre aux petits Indiens leur résistance naturelle aux maladies et qu’ils meurent beaucoup plus fréquemment que dans leurs villages. Mais ceci ne saurait en rien justifier un changement dans les politiques de ce ministère, qui œuvre à l’implantation d’une solution définitive à notre problème indien. »

Journaliste au Toronto Star puis au Globe and Mail, Tanya Talaga connaît bien ses sujets. Celui du traitement des enfants autochtones dans les écoles résidentielles mériterait sûrement qu’elle y consacre un livre entier. En attendant, les informations qu’elle transmet à travers ces conférences permettent de placer de nouvelles pièces au puzzle encore bien incomplet de l’histoire souvent tragique des Autochtones au pays. 

Renouer avec la terre et tout ce qui nous unit

Tanya Talaga, traduction de Catherine Ego, XYZ éditeur, Montréal, 2021, 262 pages

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