L’éthanol pour l’essence va exercer une pression énorme sur le secteur agricole

La totalité des terres agricoles du Québec actuellement consacrées au maïs-grain seraient nécessaires pour remplacer 15 % de l’essence consommée dans la province par de l’éthanol. Le gouvernement, qui est sur le point d’officialiser une telle cible pour 2030 dans un règlement, mise également sur les biocarburants de « seconde génération » issus de résidus forestiers, agricoles et domestiques, mais des experts doutent que cette avenue soit réaliste à courte échéance.

L’essence vendue au Québec contient environ 5 % d’éthanol. Accroître l’utilisation de ce biocarburant — issu de végétaux qui captent du CO2 en poussant — permettrait, selon Québec, de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) générées par la combustion de produits pétroliers. Le gouvernement exigera ainsi une proportion de 10 % de « contenu à faible intensité carbone » dans l’essence dès 2023. Elle augmentera jusqu’à 15 % d’ici 2030.

Le bilan carbone des biocarburants tels que l’éthanol est toutefois notoirement difficile à établir. « En fonction de la matière première, du processus de production et de l’horizon temporel de l’analyse, les biocarburants peuvent émettre encore plus de GES que certains combustibles fossiles sur une base d’équivalence énergétique », avertit l’agence américaine de protection de l’environnement (EPA). En outre, la pression que cette ressource exerce sur les terres agricoles est déplorée depuis des décennies.

Si on fait du maïs pour de l’éthanol, on va nourrir les autos, pas les humains 

Une analyse d’impact du nouveau règlement, réalisée par le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles (MERN) du Québec en 2019, mettait d’ailleurs en exergue plusieurs risques. Le projet de règlement pourrait engendrer une augmentation de la production de maïs-grain « au détriment d’autres cultures ». Sans encadrement agronomique adéquat, note le ministère, cette production peut causer la dégradation des sols, l’augmentation du recours aux intrants chimiques, une détérioration de la qualité de l’eau et de la biodiversité, et des émissions de protoxyde d’azote, un GES.

Selon Bruno Detuncq, un professeur retraité de Polytechnique Montréal aujourd’hui membre du Regroupement vigilance hydrocarbures Québec, le gouvernement ne prend « pas du tout » en compte ces mises en garde dans son projet de règlement. « Dans le règlement, tout est beau, tout est gentil. Pourtant, on est en train de nous enferrer dans quelque chose qui, à moyen terme, n’a pas beaucoup d’avenir », déplore ce spécialiste des émissions polluantes des moteurs.

L’éthanol de « première génération » provient de cultures telles que le maïs, la canne à sucre ou la betterave. L’éthanol de « deuxième génération » provient quant à lui de résidus agricoles, forestiers ou même domestiques. En Amérique du Nord, l’immense majorité de l’éthanol provient de procédés de première génération, et plus particulièrement de la culture du maïs. Plus écologiques, les méthodes de deuxième génération sont cependant plus complexes, moins matures technologiquement, et souvent moins rentables.

Neuf mille millions de litres(9000 mégalitres) d’essence ont été vendus au Québec en 2019. Ce carburant contenait 475 mégalitres d’éthanol, soit un peu plus de 5 % de son volume. En prenant 2019 comme année de référence, un mélange d’essence contenant 15 % d’éthanol correspond à 1350 mégalitres du biocarburant. Compte tenu d’un rendement annuel d’environ 3600 litres d’éthanol par hectare de maïs-grain, 375 000 hectares sont nécessaires — ce qui frôle les 383 000 hectares de maïs-grain, toutes utilisations confondues, cultivés au Québec en 2020.

« Si on fait du maïs pour de l’éthanol, on va nourrir les autos, pas les humains », soupire M. Detuncq. Il note que l’étalement urbain gruge déjà les précieuses terres agricoles de la province. « Actuellement, ajoute-t-il, 45 % des émissions de GES du Québec proviennent du transport. Si on veut diminuer ce bilan de façon substantielle, il faut attaquer ce problème de front, pas de côté. »

Évidemment, l’importation d’éthanol de première génération sera une solution de rechange envisageable pour répondre à la demande. Le Québec ne compte qu’une seule usine commerciale de production d’éthanol. Il s’agit de la bioraffinerie de Greenfield Global, à Varennes, qui produit annuellement 190 mégalitres d’éthanol à partir de maïs.

Une autre solution de rechange consiste à développer une production de deuxième génération au Québec. Toutefois, répondre à une fraction considérable de la demande en 2030 grâce à ces procédés, « ce n’est pas impossible, mais ça ne sera pas facile », juge Jean-Michel Lavoie, un professeur de l’Université de Sherbrooke qui est titulaire de la Chaire de recherche industrielle sur les biocombustibles et les bioproduits.

« La mise en place du nouveau règlement, c’est comme une lame à deux tranchants, dit-il. D’un côté, on veut favoriser le développement de ces nouvelles technologies-là [de deuxième génération] au Québec. […] Des acteurs locaux sont déjà en train de mettre en place des infrastructures. Ils poussent la chose aussi bien qu’ils peuvent. Mais l’envers de la médaille, c’est que le temps qui nous reste pour atteindre les objectifs de 2030 se réduit de jour en jour. »

Nouveaux projets

À l’heure actuelle, Enerkem exploite une usine de démonstration alimentée par des déchets de bois et d’autres matières résiduelles à Westbury, en Estrie. La même compagnie a commencé la construction d’une usine à Varennes, nourrie de matières résiduelles et de biomasse forestière, qui doit entrer en fonction en 2023. Résolve Énergie vient pour sa part d’annoncer la construction d’une usine en Beauce qui produira de l’éthanol à partir de résidus forestiers.

« Nous pensons que le règlement sur les teneurs minimales en biocarburants permettra de créer les conditions de marché favorables pour que de nouveaux projets puissent voir le jour au Québec et ainsi accélérer le développement de cette filière d’avenir », explique Gabriel Durany, le p.-d.g. de l’Association québécoise de production d’énergie renouvelable, dans un courriel au Devoir.

À l’occasion de l’annonce du projet de règlement, le titulaire du MERN, Jonatan Julien, avait expliqué à La Presse que le règlement n’allait pas forcer le recours aux biocarburants de deuxième génération, mais qu’il contiendrait « des mécanismes qui font en sorte que ce sera favorisé ». Le règlement est en période de consultation jusqu’au 25 juin.

À Ottawa, le gouvernement fédéral planche aussi sur une nouvelle norme sur les combustibles propres, qui doit entrer en vigueur en 2023. Ce règlement promet de prendre en compte les GES associés aux changements directs dans l’utilisation des terres. Il doit aussi inclure des critères de durabilité pour les matières premières admises. Le règlement définitif doit être publié à la fin de 2021.

 

À voir en vidéo

Source link

Be the first to comment on "L’éthanol pour l’essence va exercer une pression énorme sur le secteur agricole"

Leave a Reply