Les traumatismes autochtones entrent en classe

La réalité des Autochtones se fraye un chemin dans les classes primaires et secondaires du Québec. Le regard colonialiste sur ce volet tumultueux de l’histoire nationale cède la place à une collaboration nouvelle entre Québec, les Inuits et les Premières Nations dans la conception des cours d’histoire et d’autres matières destinés aux élèves québécois.

La découverte des corps enterrés de 215 enfants en Colombie-Britannique, la semaine dernière, a trouvé un écho dans les cours d’histoire du Québec et du Canada. Les enseignants consultés par Le Devoir ont discuté avec leurs élèves de ce nouvel épisode douloureux de l’histoire, pour le mettre en contexte avec d’autres événements qui figurent au programme pédagogique : les pensionnats, les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées et la Loi sur les Indiens, par exemple, sont tous enseignés dans les écoles secondaires.

« Nous avons sans doute au Québec le programme d’histoire le plus récent au Canada, qui a tenu compte des recommandations de la Commission de vérité et réconciliation et d’autres critiques », résume Helga Bories-Sawala, professeure d’histoire et de civilisation françaises et francophones à l’Université de Brème, en Allemagne.

Cette Européenne, qui parle un français impeccable, est considérée comme une des meilleures spécialistes de la place des Autochtones dans l’enseignement de l’histoire nationale du Québec. Elle a publié en 2020 une étude monumentale en trois volumes (plus de 1000 pages) sur cette question avec son défunt collègue Thibault Martin, professeur à l’Université du Québec en Outaouais. Elle a séjourné au Québec pour mener ces recherches approfondies sur les Autochtones.

En entrevue par Zoom avec Le Devoir, elle rappelle le branle-bas de combat qui a entouré la révision du programme d’histoire au secondaire, en 2016-2017. Le ministère de l’Éducation avait fait rééditer de toute urgence le programme et des manuels scolaires pour tenir compte des recommandations de la Commission de vérité et réconciliation (CVR) sur les sévices infligés aux enfants autochtones dans les pensionnats religieux — qualifiés de « génocide culturel ».

Le nouveau programme n’est pas parfait et comporte encore des limites, mais on est loin de l’image folklorique des « Sauvages » véhiculée par les cours d’histoire jusqu’aux années 1980, qui reflétaient la vision eurocentriste et évangélisante des missionnaires catholiques, rappelle Helga Bories-Sawala.

Le rôle central des épidémies dans la colonisation des Amériques reste tout de même sous-estimé par le programme, selon la spécialiste. Elle souhaite que la pandémie de COVID-19, qui a mis en lumière les effets d’un virus sur les sociétés humaines, entraîne des changements dans l’enseignement de l’histoire.

Incarner le passé

Dans les classes du secondaire, les enseignants d’histoire font des efforts pour incarner les « savoirs » sur le thème des Autochtones. Kevin Péloquin, professeur d’histoire au Collège Saint-Hilaire, a invité récemment la cinéaste d’origine mohawk Sonia Bonspille Boileau à raconter à ses élèves l’histoire de son grand-père, qui a séjourné dans un pensionnat.

Les élèves ont pu expérimenter un projet de simulation en « réalité augmentée » qui plonge les participants dans un pensionnat du siècle dernier. Cette application et le témoignage de l’artiste ont captivé les jeunes.

« Pour comprendre l’histoire, il n’y a rien de mieux que de développer des liens avec des communautés ayant une perspective qui n’est pas la nôtre. Si le grand-père a vécu les pensionnats, on voit qu’un traumatisme est palpable. On le sent. Ce traumatisme se transmet d’une génération à l’autre », explique Kevin Péloquin.

L’enseignant connaît intimement le programme de 2017 : il est un des coauteurs du manuel Périodes de 3e secondaire, publié aux Éditions CEC. Le contenu autochtone des nouveaux programmes de 3e et de 4e secondaire a été bonifié, mais les manuels restent facultatifs. Les enseignants jouent un rôle crucial dans la manière dont la matière est transmise.

« Le programme est très chargé en quatrième secondaire. Les enseignants insistent sur les savoirs susceptibles d’être évalués dans l’examen ministériel, mais dans le passé, les savoirs sur les autochtones n’ont pas été mis en avant énormément dans les examens de fin d’année », souligne Gabriel Dubé, professeur d’histoire à l’École secondaire Cavelier-De LaSalle, dans le sud-ouest de Montréal.

Les épreuves ministérielles ont été annulées depuis deux ans en raison de la pandémie, mais un danger guette quand même les enseignants : celui de chercher à cocher des mots-clés sur une liste — pensionnats, Commission de vérité et réconciliation, Paix des braves, Idle No More —, explique-t-il.

On le sent. Ce traumatisme se transmet d’une génération à l’autre.

Le Conseil en éducation des Premières Nations (CEPN) est généralement satisfait des changements apportés au programme d’histoire de 2017. Le mot « Amérindien » a notamment été éliminé, remplacé par Autochtones, Premières Nations et Inuits.

Le Conseil est étonné par l’ouverture récente du gouvernement Legault à inclure la perspective autochtone en éducation. « Depuis un an, le ministère a complètement changé la manière dont il travaille avec nous. Le cheminement est assez important. Son ouverture, on la salue », dit Denis Gros-Louis, directeur général du CEPN.

L’organisme a été consulté en vue de la réforme du programme d’éthique et culture religieuse, attendue dans les prochains mois. Le CEPN compte aussi profiter du projet de loi 96 sur le français pour réclamer le renforcement de l’enseignement des langues autochtones.

Québec a également accepté d’inclure une perspective autochtone dans le nouveau référentiel de compétences des futurs enseignants. Les nouveaux professeurs comprendront mieux les réalités autochtones. Ils pourront mieux les transmettre aux élèves québécois de toutes les origines : « On veut aussi que les non-Autochtones aient le goût de venir travailler dans nos écoles », affirme Denis Gros-Louis.

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