Les oubliés de la reprise économique à Las Vegas

Sur le plan économique, aucune grande ville des États-Unis n’a été plus durement frappée par les premiers mois de la pandémie que la capitale du jeu, qui dépend essentiellement du tourisme. Aujourd’hui, de nombreux citoyens pansent leurs plaies, alors que, pour certains, elles sont encore ouvertes.

Les locaux de la section locale 226 du syndicat Culinary Union sont situés dans un quartier industriel légèrement en retrait du Strip. L’espagnol et l’anglais sont échangés par les nombreuses personnes qui fréquentent l’endroit pour divers services. À la mi-mars 2020, 98 % des 60 000 membres du syndicat, dont 45 % sont immigrants, ont été mis à pied. Il n’y avait plus de travail pour les femmes de chambre, les cuisiniers, les serveurs et les bagagistes des hôtels-casinos, complètement fermés pendant deux mois. Le taux de chômage, les revenus d’emploi et le produit intérieur brut du Nevada plongeaient plus que dans tout autre État, selon le Bureau de l’analyse économique du gouvernement américain.

Mais alors que la capitale du divertissement atteint un achalandage s’approchant de plus en plus du niveau de 2019, seulement la moitié des membres de la section locale 226 du syndicat Culinary Union ont retrouvé leur emploi. « Ça n’a pas de sens, estime Geoconda Argüello-Kline, secrétaire-trésorière du syndicat. Si ça devient de plus en plus occupé et que Las Vegas redevient comme avant, on s’attend à ce que tous nos membres soient de retour au travail. »

Mme Argüello-Kline est arrivée aux États-Unis comme réfugiée en 1979 et a travaillé comme femme de chambre pendant plusieurs années avant de s’impliquer dans son syndicat. Depuis le début de la pandémie, elle lutte, avec une coalition de syndicats, pour que le Nevada adopte le projet de loi instaurant le « droit au retour », obligeant les entreprises de plus de 30 employés à embaucher en priorité les anciens employés mis à pied. Après avoir été adopté par l’Assemblée et le Sénat du Nevada, le projet de loi attend l’approbation du gouverneur de l’État.

Ça n’a pas de sens. Si ça devient de plus en plus occupé et que Las Vegas redevient comme avant, on s’attend à ce que tous nos membres soient de retour au travail.

 

Une attente difficile

Ronal Portillo est l’un de ceux qui croisent les doigts pour que le gouverneur croie en cette cause. « Je veux retourner au travail », dit celui qui a fait carrière pendant 15 ans dans les hôtels-casinos de Las Vegas. Il était cuisinier pour le buffet de l’hôtel-casino Fiesta Rancho depuis trois ans quand il a reçu un message lui demandant de rapporter son uniforme.

L’homme de 36 ans originaire du Salvador habite une petite maison couleur sable dans un quartier résidentiel tranquille et ensoleillé, avec sa fille de presque deux ans, sa femme, Marisela, et ses trois petits chiens. La mère de famille, qui faisait du ménage dans des résidences avant la pandémie, a aussi dû arrêter de travailler.

L’ancien employeur de M. Portillo, Station Casinos, n’a pas encore rouvert le Fiesta Rancho, mais la compagnie affiche présentement des dizaines d’offres d’emploi dans les nombreux autres établissements qu’elle possède. « Je postule à plusieurs endroits, mais je n’ai pas d’appel, alors ça m’inquiète », raconte celui qui s’implique comme organisateur dans son syndicat.

L’hiver dernier, au stress de faire vivre sa famille s’est ajouté celui de l’infection à la COVID-19 de son frère. Heureusement, ce dernier s’en est sorti. « J’ai changé à travers tout ça, dit M. Portillo. Je me soucie davantage des gens et je vois la valeur de la liberté. »

La famille vit grâce à l’assurance chômage, et que ses soins de santé sont couverts par le programme gouvernemental Medicaid. Mais pour joindre les deux bouts, elle s’est tournée vers l’aide alimentaire.

Des files de 9 kilomètres

À la banque alimentaire Three Square, qui distribue de la nourriture dans une centaine de sites du Nevada du Sud en collaboration avec divers organismes communautaires, la demande a atteint des sommets inégalés au printemps 2020. « Les pertes d’emploi et l’anxiété causée par la pandémie ont induit des files d’attente de plusieurs miles à nos services à l’auto. Des files de 5 à 6?miles [8 à 9,7 km], ce n’était pas rare », raconte le directeur des opérations, Larry Scott.

La fréquentation de la banque alimentaire a diminué à mesure que le taux de chômage s’est résorbé, à 8 % au Nevada en avril 2021, mais elle est encore plus haute que par le passé, constate M. Scott. Selon lui, le taux d’insécurité alimentaire est présentement d’environ 15 % dans la région.

Mais Larry Scott choisit de voir le positif : la banque alimentaire, qui a dû réorganiser complètement ses services, a élargi son bassin de partenaires et est mieux préparée pour faire face à une prochaine crise. « Le secteur privé a été très généreux. Particulièrement les grandes entreprises hôtelières, même si elles étaient les plus touchées par la crise », souligne-t-il.

Le retour des congrès

D’autres travailleurs sont aussi en reste. Ce sont ceux qui montent les grands congrès d’affaires, habituellement nombreux à Las Vegas. « Nous représentons environ 2000 travailleurs de congrès, et 70 % d’entre eux ne sont pas de retour au travail », indique Tommy Blitsch, secrétaire-trésorier de la section locale 631 des Teamsters. ?

Un premier congrès dans l’industrie de la construction doit avoir lieu de mardi à jeudi. « Ma crainte est qu’il n’y ait pas assez de travail pour tout le monde jusqu’à ce que les voyageurs internationaux soient de retour », affirme le leader syndical.

Tous les citoyens pourront-ils retrouver leur emploi dans le monde post-pandémie ? David Marlon, président et fondateur de l’organisme communautaire Vegas Stronger, en doute aussi.

« Assurément certaines personnes sont laissées en dehors de la reprise économique, estime-t-il. Il y a une grande quantité de travailleurs semi-qualifiés, qui ont atteint l’ancienneté grâce à une longue carrière. En parlant avec les gestionnaires de casinos, je vois qu’ils ont de la difficulté avec le modèle actuel et qu’ils veulent utiliser moins de personnel pour être plus efficaces. Ils cherchent aussi davantage des employés débutants, à des salaires d’entrée. »

M. Marlon espère que la croissance économique et l’arrivée de nouveaux hôtels, comme le Resorts World qui doit être inauguré à la fin juin, changeront la donne. En attendant, « nous devons tous faire un effort pour soutenir notre communauté », conclut-il. 

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