Le monde d’après | Qu’est-ce qui va changer dans la société?

La pandémie de COVID-19 se poursuit, mais avec la vaccination massive, une partie de l’Occident reprendra dans les prochains mois une certaine normalité. Que restera-t-il de cet épisode de notre histoire ? Le Devoir vous propose dans les prochains jours une série d’articles sur ce possible monde post-pandémie. En commençant aujourd’hui par une question simple, que nous avons posée à 30 experts : qu’est-ce qui va changer ? Deuxième texte de trois.


 

ÉDUCATION

L’ère de la téléprésence
Jean Bernatchez, professeur en administration scolaire à l’Université du Québec à Rimouski

Les échanges par Zoom semblent là pour rester dans les universités malgré le retour promis sur les campus dès la rentrée d’automne. Jean Bernatchez, professeur en administration scolaire à l’Université du Québec à Rimouski, est convaincu qu’une partie des activités universitaires resteront en mode virtuel même après la crise sanitaire. Pourquoi ? « Parce que c’est pratique », dit-il. L’enseignant utilise un mot nouveau pour décrire l’après-pandémie : la « téléprésence ». « Je n’ai jamais été aussi présent pour mes étudiants. Je suis disponible en temps réel. » Jean Bernatchez reconnaît bien sûr la valeur incomparable de l’enseignement en personne. Il croit néanmoins que les enseignants recourront à leur autonomie professionnelle pour trouver la juste part du virtuel dans leurs cours. Le personnel administratif des établissements travaillera aussi en bonne partie en « téléprésence ».

Marco Fortier


Les écoles prêtes à tout
Steve Bissonnette, professeur au Département d’éducation de l’Université TELUQ

C’est la grande leçon de la pandémie : les écoles sont désormais prêtes à basculer à tout moment en enseignement à distance. Steve Bissonnette, professeur au Département d’éducation de l’Université TELUQ, ose croire que le réseau scolaire a appris du chaos de mars 2020, quand la crise a éclaté. Les centres de services ont acquis des milliers d’ordinateurs pour les enfants démunis. Enseignants et élèves ont apprivoisé les plateformes Zoom, Teams et Moodle. M. Bissonnette estime qu’il faudra former les profs chaque année pour qu’ils restent prêts à passer à l’enseignement virtuel non seulement en cas de pandémie, mais advenant une tempête ou une… fermeture de pont, comme dans l’ouest de Montréal. Il insiste : « L’enseignement à distance ne doit rester qu’une solution de dernier recours, parce que rien ne vaut la présence en classe. »

Marco Fortier


Un tutorat amélioré
Philippe Margueron, directeur de La Relance

C’est une belle histoire qui a émergé parmi la tonne de mauvaises nouvelles liées à la pandémie : un programme de tutorat en ligne visant à aider les élèves du quartier Centre-Sud, un des plus défavorisés de Montréal, a donné des résultats inespérés. Tellement qu’une partie du projet continuera à distance cet automne. « Le tutorat en ligne a permis quelque chose de positif : les tuteurs entrent virtuellement dans la maison des élèves. Ça permet d’aider non seulement les enfants, mais aussi leurs parents qui sont souvent des allophones ou des gens ayant des difficultés à aider leurs enfants », dit Philippe Margueron, directeur du groupe communautaire La Relance, qui offre ce tutorat. Des étudiants en éducation ont agi comme tuteurs grâce à un partenariat avec l’UQAM. Chaque élève a un tuteur pour lui tout seul. Plus efficace que les habituelles sessions en groupe.

Marco Fortier


 

SANTÉ

La télé-médecine implantée
Dr David Lussier, gériatre à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal

Un rendez-vous avec son médecin au téléphone ou par Zoom dans le confort de son foyer : la télémédecine est devenue la norme durant la pandémie. Le concept est là pour rester, selon lui. « L’idéal, probablement que ce serait 25 % des consultations en télémédecine », estime le Dr David Lussier. Cette pratique — dont il ne faut pas abuser, précise-t-il — facilite la vie des patients âgés, qui peinent à se déplacer. Ces derniers sont souvent accompagnés d’un de leurs enfants lors des visites en cabinet. « Quand on peut le faire au téléphone, on sauve du temps pour tout le monde, dit le médecin. C’est beaucoup plus facile pour les enfants qui n’ont pas à prendre congé du travail. »

Marie-Eve Cousineau


Enfin, de la prévention
Dre Marie-France Raynault, conseillère médicale stratégique à la Direction générale de santé publique

Qu’est-ce qui va changer après la pandémie ? La Dre Marie-France Raynault n’a aucune certitude. « Moi, je pense que les humains reviennent facilement à leurs anciennes habitudes, explique-t-elle. Une fois la menace passée, on va avoir tendance à revenir comme avant. Mais je suis sûre qu’il va quand même rester quelque chose. » Comme le fait qu’il faut mettre en place de bonnes mesures de prévention et de contrôle des infections (PCI) dans les établissements de santé. « On a eu beaucoup d’éclosions qu’on aurait pu s’épargner, observe-t-elle. J’espère qu’on ne va jamais plus couper dans les infirmières en PCI dans les CHSLD, qu’on va avoir compris que ça compte. »

Marie-Eve Cousineau


Payer une assurance
Dr Gaston De Serres, épidémiologiste à l’Institut national de santé publique du Québec

Le médecin ose espérer que les autorités seront mieux préparées dans l’avenir à faire face à une pandémie. « C’est une leçon qu’il va falloir garder en tête, pense-t-il. Mais c’est une leçon qui est compliquée. C’est comme une assurance. Tu payes pour une assurance, mais tu sais jamais si tu en auras besoin. Et en réalité, l’idéal, c’est que même si tu payes année après année, tu n’as jamais besoin de t’en servir. » Le Dr De Serres souligne que la Santé publique est « une composante essentielle » dans le réseau et qu’il ne faut surtout pas « l’affaiblir », comme ce fut le cas sous l’ère du ministre libéral Gaétan Barrette.

Marie-Eve Cousineau


 

SOCIÉTÉ

Nos devoirs envers les animaux
Valéry Giroux, coordonnatrice du Centre de recherche en éthique de l’Université de Montréal

« Nos devoirs moraux envers les animaux semblaient jusqu’ici aller à l’encontre de notre intérêt à les exploiter ou plus généralement à ignorer leur bien-être. Avec la pandémie que nous connaissons, les privilèges que nous nous sommes accordés à leurs dépens semblent se retourner contre nous. La plupart des maladies infectieuses qui ont fait le plus de morts depuis 30 ans sont des zoonoses causées par la chasse, la déforestation ou l’élevage. C’est le cas du SRAS, du VIH, de l’Ebola, de l’ESB, du H1N1, du H5N1 ou du H7N9. La COVID-19 est très probablement à ranger dans cette funeste catégorie. La situation actuelle nous montre que le respect des intérêts des animaux est peut-être la meilleure manière de protéger les nôtres. Quitte à faire preuve d’un excès d’optimisme, espérons que cette crise nous incite enfin à cesser d’asservir les autres êtres sensibles (notamment en adoptant une alimentation végétale) et d’empiéter toujours davantage sur les espaces sauvages qu’ils habitent. »

Stéphane Baillargeon


Place à l’Asie
Yves Gingras, historien des sciences à l’UQAM

« Les grands discours inspirés sur “le monde d’après” la COVID-19 ne modifieront pas les tendances lourdes qui caractérisent le monde actuel. On a oublié la grippe de Hong Kong de 1968 — qui a pourtant tué plus d’un million de personnes —, et on oubliera la COVID-19. Cet épisode aura peut-être un peu accéléré la montée de la puissance de la Chine vis-à-vis des États-Unis, tant sur le plan économique que sur le plan scientifique. Car le centre de gravité de la science mondiale se déplace depuis vingt vers l’Asie. La confiance fondamentale des citoyens dans le travail des chercheurs est et restera élevée, même si le bruit ambiant des catastrophistes est amplifié par les médias sociaux dans une ambiance néoromantique d’une personnalisation de la “nature”. »

Stéphane Baillargeon


Comment voulons-nous vieillir?
Martine Lagacé, spécialiste du vieillissement et de l’âgisme à l’Université d’Ottawa

La crise sanitaire aura marqué un tournant pour enfin mettre à l’avant-plan, dans le discours public, le problème sournois mais très répandu de l’âgisme. Par contre, le prix à payer pour en arriver à ce début de conscientisation aura été très élevé (en témoigne le contenu des rapports des Forces armées canadiennes sur l’état de plusieurs résidences et centres de soins de longue durée). Reste qu’il est là le changement majeur que l’on peut espérer, pour les années d’après la pandémie : qu’enfin l’âgisme soit débattu, discuté publiquement et pris au sérieux, au même titre que d’autres formes de discriminations. C’est le problème de fond auquel nous devons nous attaquer comme société quand il s’agit de repenser, voire de réinventer, le vieillissement.

Stéphane Baillargeon


 

ÉCONOMIE

S’adapter, toujours
Sylvain Carle, directeur senior du fonds d’investissement d’impact SecondMuse

« L’innovation post-pandémie ? Ce qui va changer ? Rien ! L’innovation, par définition c’est faire ce qui n’avait pas été fait avant. Ou le faire autrement. Donc, toujours pareil. Pour innover, il ne faut pas suivre. Il faut précéder. Parfois se tenir sur les épaules de ceux qui nous ont précédés. Parfois se sentir seul. Parfois douter, le syndrome de l’imposteur n’est jamais bien loin. Avancer, chercher, découvrir, valider. Après la pandémie, c’est quand au juste ? Le taux de propagation peut descendre, les conséquences négatives diminuer. Les taux de vaccination augmenter. Mais on ne va pas attendre ni 0 % ni 100 %. Innover, c’est toujours dans le moment présent. Innover demain n’est pas de l’innovation. Avoir espéré avoir pu avancer hier n’est pas du progrès. Il y a dans l’acte d’innover cette belle dualité de la réflexion approfondie et de l’action appliquée. Penser et faire. Et recommencer. »

Alain McKenna


Place au bien commun
Sophie Brochu, présidente-directrice générale d’Hydro-Québec

« Pour Hydro-Québec, la pandémie a été une puissante prise de conscience. Un accélérateur de vision sur la nécessité de partager les idées, la richesse et les énergies pour relever les défis collectifs. Une confirmation qu’au-delà de la concurrence, il y a le bien commun. Plus que jamais, nous sommes animés du désir de voir plus grand et d’inclure chacun et chacune dans cet idéal, de nous éloigner le plus rapidement possible du précipice climatique. »

Alain McKenna


L’expérience travail
Michel Leblanc, président et chef de la direction de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain

« Nous nous attendons à ce que les employeurs et les propriétaires de locaux pour bureaux revoient complètement ce qu’on appelle “l’expérience travail”, en particulier dans les centres-villes. Déjà, avant la pandémie, on voyait poindre de nouvelles exigences de la part des travailleurs, qu’on attribuait aux effets de la rareté de la main-d’œuvre. La pandémie a tout accéléré. Des centaines de milliers de travailleurs ont découvert le plaisir de travailler de la maison au moins quelques jours par semaine et, surtout, ont constaté les frustrations liées à leur dynamique antérieure de travail. Temps de parcours trop long ; espaces de travail inintéressants, voire désagréables ; horaire trop rigide ; difficulté à concilier travail et exigences familiales… Tout ça va changer en mieux. »

Alain McKenna


 

URBANISME

Se déplacer
Catherine Morency, Chaire Mobilité de Polytechnique Montréal

« Le télétravail est un legs de la pandémie. Ça change les déplacements pendulaires et transforme la fréquence de réalisation des déplacements. Le télétravail soulève plein de questions : où est-ce que j’habite ? Comment je me déplace, en auto ou en autobus ? Est-ce que j’ai vraiment besoin de trois autos, maintenant que je me déplace moins souvent ? Le gros défi qu’on a [comme chercheurs], c’est d’être capables d’articuler des scénarios plausibles de déplacements. On pense que le télétravail aide à réduire le kilométrage parcouru. Mais si la délocalisation résidentielle se combine à des comportements d’achats en ligne, on aura un sacré problème de multiplication du kilométrage pour accéder à des produits. Je pense cependant que l’attrait pour les modes actifs est là pour de bon. »

Jeanne Corriveau


Plus près
François William Croteau, maire de Rosemont– La Petite-Patrie

« La pandémie a changé fondamentalement notre relation avec la proximité. La dernière année nous a reconnectés avec le bénéfice de vivre en ville et d’avoir des services proches de la maison, comme les commerces et les parcs. Le défi qu’auront les administrations publiques sera de revoir complètement leur planification urbaine. La relation qu’on a avec le territoire va changer. Il faut déjà s’adapter à un achalandage important dans les parcs et dans les places publiques. On va aussi devoir réfléchir à l’aménagement de nos rues commerciales. C’est le retour en force de la ville, de la proximité. Et je ne crois pas qu’il y aura un retour en arrière. C’est une tendance qu’on voit dans toutes les villes. C’est un mouvement de fond qui va aller en s’accentuant. »

Jeanne Corriveau


Les aînés
Gonzalo Lizarralde, professeur à l’École d’architecture de l’Université de Montréal

La pandémie doit entraîner une réflexion sur la façon d’héberger les aînés au Québec, croit ?Gonzalo Lizarralde, professeur à l’École d’architecture de l’Université de Montréal. Lors de la première vague, une vaste majorité des décès sont survenus dans les CHSLD et dans les résidences pour aînés, alors que seulement une minorité de personnes âgées sont hébergées dans ces ressources. Ces décès ne sont pas seulement attribuables à la vieillesse, avance-t-il. « Le problème n’est pas l’âge, mais le mode d’habitation. Notre façon d’héberger nos aînés, ici et dans d’autres pays, a fait en sorte qu’on les a mis dans une situation de vulnérabilité particulièrement importante. Il faut que ça change. » Le concept de Maisons des aînés apparaît prometteur, mais il faudra envisager une panoplie de solutions variées, avance-t-il.

Jeanne Corriveau

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