«Le couteau de bois»: Michel Garneau est un bien mauvais désespéré

Michel Garneau est un homme de parole. « Il y a bien longtemps, j’ai décidé que je gardais la prose pour la vieillesse », dit-il, au bout du fil, de cette voix intacte que vous entendez sans doute déjà vous-même dans votre tête. Chose promise, chose désormais faite : après avoir écrit des milliers de poèmes et des dizaines de pièces de théâtre, il consignait en 2015 dans L’hiver, hier —en prose ! — un temps des Fêtes passé dans la fantastique famille de sa blonde, à Saint-Quelquechose-des-Hauteurs.

Sur un ton semblable, l’écrivain observe dans Le couteau de bois, avec la distance de quelque 75 années, le petit garçon qu’il a été, le temps de se remémorer quelques doux souvenirs et de se rappeler un incident impliquant un couteau gossé à la main dont il fera un usage à la fois admirable et répréhensible. C’est le printemps et les Garneau — le père taciturne, la mère imprévisible, les trois gars, les deux filles — gagnent pour la belle saison leur maison de campagne. On va à la pêche à la barbotte, on s’invente des jeux nonos, on peint au bord de l’eau.

« Ces histoires-là, je les avais identifiées il y a longtemps comme des histoires à raconter. Je savais qu’ilfaudrait que je sois assez vieux pour en savourer rétrospectivement toute la sève, quand j’aurais l’expérience de savoir ce qui s’est passé vraiment ou, en tout cas, quand je pourrais raconter sans ornementation ce dont je me souviens, sans rien ajouter et sans dire quoi en penser. »

Un jour, Michel Garneau retrouve une photo de sa famille — une photo ensoleillée — datant de cette époque. « C’est une belle famille, oui, c’est vrai, mais sur la photo, tout le monde est mort, sauf moi », précise-t-il en éclatant de son rire qui conjure tout. Le temps était venu d’écrire son Couteau de bois, cette « histoire d’une famille qui disparaît », à travers laquelle le cadet, seul survivant aujourd’hui âgé de 82 ans, intercale plusieurs reproductions de cette même photo, sur laquelle il raye chaque fois, au crayon marqueur noir, ceux et celles qui ont quitté la table. « C’était terrible à faire. […] J’ai eu cette chance d’avoir cette famille-là, j’ai maintenant le chagrin de l’avoir perdue. »

Pourquoi s’être astreint à écrire cette histoire avec autant de retenue, sans romancer du tout ? Le lecteur omnivore évoque d’abord ses principaux modèles en matière de récit : Tourgueniev, Cendrars, Ferron. « Ça vient aussi de mon grand principe devant tout poème de me poser la question : “C’est-tu vrai cette affaire-là ?” Déjà que lorsque tu racontes quelque chose qui est arrivé pour vrai, t’es aux prises avec ton grand ami et ton grand ennemi, la mémoire, à qui on fait confiance, mais… [il pouffe] J’ai toujours trouvé que c’était curieux que lorsque les gens font des récits, c’est eux autres les plus fins. Les autres sont tous un peu niaiseux. C’est un piège terrifiant, ça ! Il faut essayer de se souvenir honnêtement, pis si on a l’air fou, on a l’air fou. »

Le plus de fun possible

Le petit Michel a moins l’air fou qu’émerveillé dans Le couteau de bois, alors que son frère Pierre reçoit la visite de ses amis peintres Alfred Pellan (« il était très gentil et taquin ») et Gordon Webber. Le poète et philosophe jésuite François Hertel apparaît aussi au détour d’un souper.

« C’était absolument extraordinaire, s’exclame Garneau. C’est évident que pour le petit gars, c’était éblouissant. Quand tu vois ces trois bonshommes [Pellan, Webber et son frère] en costumes de bain en train de peindre, de jaser, de boire des bières, et que ça rit et que ça se taquine, et que ça parle peinture toute la journée, la notion de l’artiste souffreteux en prend une ostie de claque. Cette leçon-là, je ne l’ai jamais oubliée : on n’est pas là pour se faire chier, on est là pour avoir le plus de fun possible, et pour en communiquer le plus possible. La communication peut contenir toutes nos tragédies et tous nos bonheurs, mais le fait d’exercer ce métier-là [celui de créateur au sens large], c’est honteux d’en faire une misère. »

Dans une série de poèmes inédits lus depuis chez lui dans sa maison de Magog, lors d’une performance présentée en ligne à l’occasion du Mois de la poésie en mars, Michel Garneau parlait avec une bouleversante transparence de la douleur qui l’afflige quotidiennement, de ces « trois gros bobos » incurables avec lesquels il négocie. « J’ai astheure peur de ce vieil ami qui s’appelait demain »,annonçait-il, les tubes d’oxygène dans le nez. Puis, un peu plus tard, cet aveu lumineux : « J’ai été un bien mauvais désespéré. »

« Dans ma vie, ça s’est souvent passé comme ça : quand je frôlais le désespoir, j’en voyais l’humour. C’est une grâce ou une damnation, je ne le sais pas. Quand je me prends assez au sérieux pour être désespéré, je trouve ça drôle, ça ne marche pas. Oui, je veux dire que c’est très dur ce que je vis, que je me réveille des fois en pleurant parce que j’en reviens pas que je vais passer une autre journée sur mon divan et que je ne pourrai pas sortir, parce que je ne suis pas capable de marcher. C’est très, très, très difficile, ce que je vis. Mais en même temps, je suis quand même capable d’écrire des poèmes. J’ai encore le goût de communiquer. »

Communiquer notamment que lorsque le corps décide de ne plus suivre, il est vain de s’entêter. « Il y a un discours un peu bébête qui dit que la vieillesse, ce serait toute dans la tête. On te dit : “Au lieu de te soucier de toi-même, t’es mieux d’aller faire du vélo de montagne, même si t’as 85 ans.” Entendre ce discours qui veut me faire honte de moi-même en me disant “Grouille-toi le vieux”, ça me fait chier. Je voudrais bien me grouiller, mais je ne suis pas capable. […] Il faut le dire, parce que c’est la vérité : la majorité des gens ne se promènent pas à vélo de montagne à 85 ans. Ils sont pognés dans ces maisons de fous où on crisse le monde après un certain âge pour qu’ils meurent en laissant les autres en paix. »

Le présent irréfutable

Il ne le souligne pas à gros traits, mais ce couteau de bois, offert par son frère Sylvain, est aussi une sorte de métaphore : celle du cadeau que représente la poésie, permettant de fendre le rideau des apparences et de la fatuité. Ce couteau de bois, comme la poésie, « c’est pas un vrai couteau, mais c’est un couteau qui coupe pour vrai ». Dans un autre de ses poèmes inédits, Michel célébrait récemment le pouvoir de la poésie de savoir le « remettre d’équerre au présent irréfutable ». Il en lit tous les jours.

« Un bon poème, c’est quelque chose qui te snappe — paf ! — au présent, qui te ramène à ta perception de la réalité, qui te fait te sentir vivant. Emily Dickinson disait : “Quand le dessus de ma tête a l’air de s’envoler, je sais que c’est un poème.” »

Dans son ordinateur, Michel Garneau consigne toutes les définitions de la poésie qu’il récolte à gauche, à droite et qu’il collectionne, « parce qu’il y en a des très drôles, des très amusantes ». « Dans la dernière que j’ai vue, on demande à un auteur américain, Brendan Constantine, “Where do you get your ideas for poems ?” Et il répond : “À la fin de chaque poème, il y a un petit magasin où tu peux acheter le suivant.” » Michel Garneau ne le dit pas ainsi, mais c’est implicite : son magasin à lui compte encore sur des stocks abondants. Le géant n’est pas prêt à fermer boutique. 

Le couteau de bois

Michel Garneau, L’Oie de Cravan, Montréal, 2021, 76 pages

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