Épiphanie touristique | Le Devoir

Difficile d’esquisser les contours d’un après-COVID-19 pour le tourisme international. À l’évidence, le scénario le plus probable serait une crise d’insécurité classique suggérant une relance du secteur tel qu’on le connaît avec quelques changements à la marge. La revue de recherche en tourisme Téoros n’est toutefois pas sans prévenir que la crise sanitaire pourrait être révélatrice à l’échelle réduite de ce qui nous attend avec la catastrophe climatique si l’on maintient le statu quo en matière de croissance et de développement économiques.

La fin n’est pas encore écrite. Dans le passé, l’incertitude et l’insécurité provenaient de régions touchées par une instabilité géopolitique, par des attentats, comme en septembre 2001, ou encore par des catastrophes naturelles. Dans ces cas, l’histoire enseigne que les conséquences pour l’industrie touristique ne sont ni très fortes ni très longues. Or la crise sanitaire est mondiale. Son effet est donc peu documenté en l’absence de repères historiques. Paul Arseneault, professeur à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM, le résume bien. « Contrairement à toutes les autres, cette crise est du jamais vu en ce sens qu’elle se manifeste partout sur la planète. Conclure à une industrie touristique résiliente à partir de chocs passés relève du fantasme. »

Les projections évoquent un retour graduel à une certaine normalité, le monde étant confronté à court terme à des enjeux de main-d’œuvre et de transformation d’une capacité d’accueil malmenée par le confinement et les restrictions imposées, et tributaire du rythme de l’assouplissement des entraves et barrières. Mais pour l’Association du transport aérien international et Tourism Economics, une entité du groupe Oxford Economics, la demande internationalepost-COVID?fera la démonstration d’un engouement latent pour une reprise des voyages à court et à long termes.

Selon leurs prévisions, le nombre total de passagers en 2021 sera revenu à 52 % de son niveau prépandémie. La récupération sera de 88 % en 2022, pour atteindre 105 % de son niveau de 2019 en 2023. La crise sanitaire aura, entre-temps, provoqué un manque à gagner sous forme d’une croissance du nombre total de passagers devant atteindre les 5,6 milliards en 2023, soit 7 % sous les projections pré-COVID-19 ou l’équivalent de deux à trois années perdues.

Plus en détail, cette crise a diabolisé le voyage. Elle a alimenté la peur du voyage, peut-être aussi du voyageur et de son hôte, indique Téoros. Mais après une hésitation palpable à l’issue de 15 mois à se faire dire que l’autre est dangereux, à intérioriser la peur de l’autre, rajoute Paul Arseneault, il y aura un rapide rebond post-COVID des voyages d’agrément ou de loisir, considérés comme sous-jacents à la demande dans ce créneau s’articulant autour de besoins bien enracinés. D’autant que les changements vécus à cause de la pandémie ont été plus subis et imposés que choisis, et que l’offre a su s’adapter au « tourisme des deux mètres ».

Clientèle d’affaires

La grande inconnue reste le segment voyageur d’affaires et de congrès, qui pourrait retarder la pleine récupération autour de 2025. Paul Arseneault rappelle l’importance du voyageur d’affaires dans la rentabilité d’un vol. « Les transporteurs vont vouloir mettre leurs avions en service sur des lignes rentables. Sans clientèle d’affaires et de congrès, l’offre aérienne sera limitée, et les prix seront plus élevés. » Il ajoute que le numérique et l’univers virtuel ont démontré leur efficacité durant la pandémie. « Les entreprises et institutions réalisent les économies qu’elles ont faites dans leur budget voyage d’affaires. »

Selon les données recueillies par le Boston Consulting Group à partir d’entrevues, d’un sondage et d’ateliers menés auprès de dirigeants d’entreprise au Canada, 28 % des répondants se disent prêts à reprendre l’avion lorsque le gouvernement l’autorisera, et 43 % lorsqu’ils seront vaccinés, alors que seulement 8 % affirment qu’un voyage en avion est peu probable pour les deux à trois prochaines années. Ces pourcentages atteignent respectivement 37 %, 29 % et 24 % lorsque la question d’une participation à de grands événements est abordée.

En revanche à la question « Combien de voyages d’affaires prévoyez-vous faire en 2022-2023 ? », 77 % ont répondu moins qu’en 2019. On y lit que bon nombre aiment passer plus de temps à la maison et moins sur la route. Ils trouvent aussi que les réunions virtuelles sont aussi sinon plus productives que les réunions en personne, compte tenu des coûts et du temps de déplacement.

À cette reprise de la demande encore difficile à jauger avec tous ces sondages teintés de l’état d’esprit actuel s’est greffé le potentiel de ce que Paul Arseneault nomme « épiphanie touristique » apportant un nouveau sens au voyage. La sensibilisation à un tourisme plus durable s’est répandue durant la crise. Mais choisir des destinations en dehors des circuits très fréquentés ou réduire son empreinte écologique ne semble pas être prioritaire pour le moment, observe la Chaire de tourisme Transat. Et Téoros d’ajouter : la pandémie a alimenté le questionnement sur le tourisme de masse face à un tourisme dit durable, orienté vers des espaces naturels qu’il faudra pourtant protéger des flux vers ces territoires.

Cette fameuse épiphanie va aussi se heurter à une réalité démographique. Avec une population mondiale de bientôt 9 milliards, l’on peut croire à une tendance lourde de croissance des déplacements à vocation touristique. Téoros se demande si l’industrie touristique n’aurait pas plus à craindre une crise géopolitique ou climatique que pandémique.

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