Enseigner derrière un écran | Le Devoir

Durant la pandémie, l’enseignement supérieur a dû se faire, ?du moins pour l’essentiel, « à distance ». Je mets cette expression entre guillemets, car, si elle est passée en une année dans le langage courant, elle n’avait pas a priori la sorte d’évidence qu’elle a depuis acquise. Sauf cas particuliers, aux besoins desquels répondaient déjà avant cette crise la TELUQ et d’autres ressources liées aux établissements scolaires, il était entendu qu’un enseignement était donné par un enseignant, dans une classe, devant un groupe d’étudiants. Une nouvelle évidence en a donc remplacé une autre. À n’en pas douter, cela laissera des traces, et ce type d’enseignement est désormais là de façon définitive.

Une des choses qui me font penser que cet enseignement « à distance » ne prendra pas fin avec le retour à la normale, c’est qu’il s’inscrivait dans la continuité de tendances déjà bien présentes dans les établissements éducatifs, dès avant la pandémie. Toujours en quête de nouvelles « clientèles », cégeps et universités avaient ainsi à peu près tous commencé à mettre en œuvre ou bien avaient dans leurs cartons des plans pour offrir des cours en ligne à un bassin de plus en plus étendu d’étudiants. La pandémie aura permis une accélération de ces projets, ainsi qu’une expérimentation à grande échelle.

D’autre part, l’enseignement supérieur, du moins au collégial, s’orientait également depuis plusieurs années vers une technicisation accrue de l’acte d’enseigner, qui n’est pas non plus étrangère au fait qu’on ait pu envisager si facilement ce passage à un enseignement « distancié ». Cela se traduisait entre autres par la traduction des objectifs de chaque cours en « compétences », autrement dit la substitution de savoir-faire aux savoirs autrefois enseignés et des contenus de cours de plus en plus strictement formatés. Ces éléments, que l’on a vus également à l’œuvre au primaire et au secondaire lors de la dernière réforme pédagogique, faisaient en sorte que le professeur de cégep était de moins en moins considéré comme un spécialiste de sa matière plutôt que comme un créateur de formules pédagogiques aptes à rendre intéressantes des matières (je pense surtout ici aux matières générales telles que la littérature ou la philosophie) dont on semblait tenir pour acquis qu’elles ne l’étaient pas par elles-mêmes.

L’éducation désinstitutionnalisée

Si j’insiste sur cet aspect des choses, c’est parce que le passage forcé à l’enseignement « en ligne » n’a fait que confirmer ces tendances et renforcer ces évolutions vers un enseignement que l’on peut qualifier de technicisé, mais aussi de déshumanisé, en ce sens que celui-ci ne se propose plus de transformer l’individu, de le faire évoluer en lui permettant d’acquérir une culture, une connaissance du monde, de développer des aptitudes à la réflexion personnelle, etc., mais d’offrir une formation ad hoc, une série de savoir-faire spécifiques, monnayables ensuite sur le marché du travail (ou sur celui plus subtil du statut social). On assiste, autrement dit, à l’enterrement de première classe, entrepris depuis longtemps, mais réalisé en catimini (puisque tout ceci n’a jamais fait l’objet d’aucun véritable débat démocratique) d’un idéal éducatif qui remonte à l’Antiquité et que faisait encore sien le rapport Parent. L’éducation cesse d’avoir pour fonction essentielle de former des « citoyens éclairés » pour devenir une activité formative parmi d’autres, dans laquelle les étudiants sont de moins en moins engagés personnellement et à laquelle d’ailleurs ils consacrent de moins en moins de temps.

Cette évolution, qui se présente toujours comme une simple « modernisation » pédagogique, masque en fait une véritable désinstitutionnalisation de l’éducation. En caricaturant à peine, on peut dire que nos établissements éducatifs se transforment sous nos yeux en prestataires de services où des étudiants-clients viennent acquérir un capital-formation. Pour ce genre de prestations, il va de soi que la rencontre d’un professeur et d’un groupe d’étudiants, un bâtiment où cette rencontre peut avoir lieu, des règles instituées permettant, encadrant et favorisant une telle rencontre orientée vers une finalité éducative reconnue par les uns et les autres ne sont guère nécessaires. Que s’instaure entre celui qui enseigne et ceux qui reçoivent cet enseignement un rapport humain authentique, fait de confiance et de respect réciproque, n’est, dans cette perspective, pas très utile non plus, alors qu’il est central dès lors qu’il s’agit de former quelqu’un intellectuellement. Ainsi, durant la pandémie, il a beaucoup été question des problèmes psychologiques occasionnés chez les jeunes par le confinement et l’isolement qui en découlait, mais on n’a à peu près pas parlé de cette relation professeur-étudiant qui ne peut pourtant que péricliter lorsque l’enseignement se fait à travers un écran.

Bref, ce n’est pas tant ce passage obligé à l’enseignement « à distance » que la facilité, voire la légèreté, avec laquelle il a pu être envisagé par nos décideurs institutionnels comme politiques qui est révélatrice des mutations en cours dans le monde de l’enseignement supérieur. Celui-ci renonce peu à peu à sa mission de former les esprits ; on y multiplie les filières de formation et les cours, moins parce que ceux-ci apparaîtraient fondamentaux que dans le but de moduler l’offre, d’attirer sans cesse par ce moyen de nouveaux clients.

De ce point de vue, l’enseignement « en ligne » constitue à n’en pas douter une étape cruciale vers une marchandisation de l’éducation, c’est-à-dire sa soumission définitive aux normes du marché. Or, outre qu’il transforme en profondeur la nature même de l’éducation, ce nouveau marché éducatif a aussi ses perdants. Sans que personne s’en émeuve trop, on a tous pu constater que cet enseignement a été catastrophique pour les élèves les moins motivés, les moins soutenus et encadrés dans leur milieu social, ceux également qui jouissaient de moins bonnes conditions pour étudier (en matière d’équipement informatique ou de logement notamment). Comme tout marché, celui de l’éducation a ses laissés-pour-compte.

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