Au travers du deuil de Kamloops, un désir de vérité

Chaque mois depuis 20 ans, la Société pour les survivants des pensionnats de la Colombie-Britannique reçoit jusqu’à 1500 messages et appels d’Autochtones qui composent avec les traumatismes associés à ces « écoles résidentielles ». Depuis quelques jours, ils sont entre 3000 et 5000 à demander de l’aide. Chaque jour.

« C’est intense, très intense », affirme Angela White, qui dirige la société britanno-colombienne connue par son acronyme IRSSS, pour “Indian Residential School Survivors Society”.

Le 27 mai, la nation Tk’emlùps te Secwépemc a annoncé la découverte des restes de 215 enfants près de l’ancien pensionnat de Kamloops, au nord-est de Vancouver. Peu après, l’IRSSS a mis sur pied une ligne de crise. Les appels, messages et textos ont afflué. « Des gens de tout le pays demandent de l’accompagnement dans leur deuil. Des survivants des pensionnats, des membres de leurs familles, des gens de partout dans le monde nous appellent pour offrir de l’aide », énumère Mme White.

Sur le site de l’ancienne école, aujourd’hui un centre culturel, le deuil est impossible à manquer. L’ancien pensionnat de brique rouge s’impose par sa taille et sa couleur dans le paysage aride, vert et montagneux de Kamloops. Il était le plus grand au pays et il a accueilli des Autochtones entre 1890 et 1978. Vendredi en fin d’après-midi, une vingtaine de personnes y étaient rassemblées.

Parmi elles, Stanley Michael Paul Sr, un bâton sacré (eagle staff) à la main. « La section des filles était là, celle des gars était là », dit l’aîné en pointant de part et d’autre du bâtiment. L’aîné a les cheveux longs, la peau plissée par les années. Il est arrivé ici à sept ans ; il raconte qu’il s’est sauvé.

« Ces arbres-là étaient tout petits », pointe le vieil homme. Sous l’un d’entre eux, des dizaines de paires de chaussures et des peluches s’accumulent. Dans la pente menant au terrain de soccer, il y a encore des petits souliers, placés là deux par deux, à égale distance les un des autres.

« Les enfants nous ont réveillés […] Nous allons nous battre pour les familles », clame Katherine Cooper devant un petit public improvisé. La grande dame de la nation crie de Mosakahiken, au Manitoba, s’est placée devant l’ancien pensionnat avec son tambour. Elle a parcouru 1700 kilomètres pour se retrouver ici. « À ma grand-mère, repose en paix », dit-elle au sujet de son aînée, elle aussi envoyée dans un pensionnat. « Aux enfants, reposez en paix. À ceux que nous n’avons pas encore trouvés, reposez en paix », ajoute-t-elle. Devant le mastodonte de briques, une affiche a été installée par le gouvernement de la Colombie-Britannique. « Les enfants du pensionnat de Kamloops ont souffert de la ségrégation et d’un isolement extrême », est-il écrit.

Stanley Michael Paul Sr s’installe devant. « Non », répond-il quand on lui demande s’il a remis les pieds à l’intérieur.

Derrière les murs et dans les esprits des aînés, les récits d’horreur associés aux pensionnats de Kamloops n’ont pas cessé d’exister. Et depuis l’annonce du 27 mai, ils se sont aussi inscrits dans l’imaginaire des Canadiens, constate Angela White. « [Les survivants], ils se sont toujours fait dire qu’ils ne valaient rien. Mais depuis la découverte, leurs histoires sont validées », observe-t-elle. « Ce qu’ils ont raconté toute leur vie, c’est vrai. »

 

À ce jour, les noms d’une cinquantaine d’élèves morts dans le pensionnat de Kamloops ont été comptabilisés. Les recherches que mènera la nation Tk’emlùps te Secwépemc pour en savoir davantage sur les lieux de sépulture découverts permettront de savoir si ces enfants font partie des 215 qui ont été trouvés.

Des excuses réclamées

À Ottawa vendredi, le premier ministre Justin Trudeau a appelé l’Église catholique à assumer la responsabilité de son rôle dans le système des pensionnats autochtones du Canada.

« En plus de la pression que le gouvernement va continuer à mettre […], je demande aux catholiques à travers le pays de parler à leurs prêtres, de parler à leurs évêques, de passer le message qu’il est temps que l’Église catholique reconnaisse sa responsabilité, sa part de culpabilité et surtout qu’elle soit là pour que l’on connaisse la vérité et qu’on permette l’étape de guérison, qui sera essentielle », a-t-il déclaré.

En entrevue avec Le Devoir, le chef de l’Assemblée des Premières Nations de la Colombie-Britannique, Terry Teegee, a rappelé que 60 % des pensionnats étaient régis par l’Église catholique. « Les autres congrégations se sont excusées, elles ont posé des gestes, elles ont fait quelque chose. Mais l’Église catholique ne s’est jamais excusée », a-t-il déploré.

Filant sur la route vers Fort St-James, où une cérémonie à la mémoire des 215 enfants devait être célébrée vendredi soir, il a rappelé que plus tôt cette semaine, l’archidiocèse de Vancouver s’est excusé et a signalé sa volonté d’aider les familles dans leurs recherches. « C’est un point de départ », a-t-il affirmé.

Angela White a elle aussi rappelé que l’Église catholique ne s’est « jamais excusée ». Et si elle le fait, « plusieurs survivants diront que c’est trop peu, trop tard », a-t-elle prédit. « Mais ils diront quand même merci. »

En point de presse, la cheffe de Tk’emlùps te Secwépemc, Rosanne Casimir, a rappelé l’ampleur de la tâche qui reste à accomplir, pour guérir comme pour poursuivre l’enquête sur les lieux de sépulture découverts. La cheffe dirigera elle-même les opérations, mais elle a accepté l’aide de la Gendarmerie royale du Canada, non sans rappeler que ce sont ses officiers qui ont « enlevé de force des enfants pour les emmener dans les pensionnats ».

Surtout, la cheffe Casimir a souligné l’importance de « ne pas oublier » cette partie de l’histoire. De la macabre découverte de la semaine dernière, elle a dit souhaiter « tirer des leçons » et des enseignements « pour les futures générations ».

Neuf experts des droits de l’homme des Nations unies ont quant à eux demandé à Ottawa de « mener des enquêtes approfondies sur les circonstances et les responsabilités entourant ces décès » et d’entreprendre des enquêtes similaires dans tous les autres pensionnats autochtones du pays.

« La justice devrait mener des enquêtes criminelles à propos de tous les décès suspects et de toutes les allégations de torture et de violence sexuelle […] poursuivre et sanctionner les auteurs et les dissimulateurs qui pourraient être encore en vie », ont-ils ajouté.

Avec La Presse canadienne et l’Agence France-Presse

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